Suzanne Perret

Née en 1949 à Neuchâtel
Vit et travail entre Lausanne et Zürich

Jaillissement spectaculaire d’une créativité longtemps refoulée.

Techniques diverses sur petits formats, supports « pauvres », palette restreinte.

Suzanne Perret s’empare des moyens du bord, papier Kraft, carton récupéré, pages de vieux bouquins, rebuts d’impression (appelés ghosts), trois couleurs bon marché achetées à la quincaillerie du coin – rouge, bleu, noir – expérimentant sans relâche. Rebelle, elle ne suit aucun modèle, sinon son modèle intérieur, dans l’urgence, une urgence intérieure, une urgence de vivre, l’Atlantique ayant permis une mise à distance libératrice.

La prédominance du noir, couleur fondamentale à ses yeux, également choisi pour la photographie, est liée à sa prédilection pour la rue : son trajet quotidien jusqu’à l’atelier l’oblige à marcher trois heures; la foule qui se presse la contraint à baisser le regard pour se protéger de cette agression, et ce qu’elle voit, c’est le bitume, inépuisable palette de tons gris. C’est aussi dans la rue qu’elle trouve ses supports, elle aime détourner des fonds de carton, des supports déjà utilisés, les déstructurer, voire les démolir. Geste quasi sacrilège, mais aussi désir de comprendre « ce qui est dessous », de connaître le fond. Cela se manifeste aussi par sa fascination pour l’univers underground, et le sujet de ses photographies « Les trottoirs de New York ». Lorsque Suzanne photographie, « elle mitraille son prochain, pour l’arracher de la mort. »

Récupérer s’explique à la fois par sa difficulté de choisir, devant la multiplicité du vivant ; elle opte alors pour le choix déjà opéré par quelqu’un d’autre, et parce que, ce matériau ne coûtant rien, contrairement à la toile, elle peut s’aventurer sans risque dans son désir de redonner vie à ce qui a été rejeté (rejeté dans la mort ?). Compagnonnage également avec l’écriture des autres : une page trouvée par hasard dans un vieux livre lui donne l’occasion d’exprimer, de manière cryptée, comme un cri du cœur. Le papier Kraft, papier d’emballage commun, permet, lui, « d’emballer tout ».

Destruction/construction, pulsion de mort/pulsion de vie : ce conflit sous-tend la démarche créatrice de SUZANNE PERRET, marquée par la dialectique de la séparation et du rapprochement, de la rupture et de la proximité. L’expression picturale découverte très tôt comme un moyen de faire vivre autrement Accumulation de voyages, savoirs et sensations. Le voyage la rend disponible, « je ne fuis rien, je vais retrouver» dit-elle ; boulimique d’éprouver, curieuse insatiable, attirée par tout ce qui brûle, elle peut confronter l’imaginaire à la réalité et retrouve une lumière primordiale, à Tahiti, feu purificateur qui l’arrache à ce qu’elle décrit comme une sorte de coma.

Sauver de la mort. Faire vivre autrement.

Ces œuvres sorties d’elle-même avec une telle énergie, cris, souffles, tendent au minimalisme.

Avouant préférer ce qui reste au niveau de l’esquisse, l’artiste désire que celui qui regarde prenne le relai.

 

Béatrice Aubert-Lecoultre

Historienne de l’art

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